Présentation de Parya Vatankhah pour le Prix AICA France de la critique d’art, Paris 2023
La vidéo de la présentation ici,
Parya Vatankhah, artiste iranienne vivant en France, se distingue par son engagement profond, son courage exemplaire et sa sensibilité à fleur de peau. Défendant ardemment la liberté d’expression, raison d’être de l’AICA, son œuvre porte largement sur les droits des femmes iraniennes, les violences qu’elles subissent, et contre l’oppression du peuple iranien.
Parya Vatankhah a grandi sous la théocratie instaurée après la révolution islamique de 1979. Pourtant, elle porte en elle l’héritage d’une culture persane transmise par ses parents, célébrant la joie de vivre, la musique, la danse et une riche tradition artistique. Ce contraste entre la liberté artistique du passé et l’oppression du présent traverse son œuvre, en résonance avec l’histoire d’un Iran profondément marqué par ses bouleversements politiques.
Le voile est au cœur de plusieurs œuvres de l’artiste, comme dans la vidéo Women must be beautiful, women must be hidden. Inspirée par Marina Abramovic, cette œuvre montre une femme réajustant nerveusement le voile qui l’oppresse. « C e geste répétitif, dit l’artiste, symbolise la souffrance et les privations endurées depuis l’âge de sept ans à cause du hijab imposé. » À la Friche la Belle de Mai, l’artiste présente l’œuvre sous la forme d’une projection vidéo au bout d’un couloir exigu. Ambiance carcérale. Le spectateur doit franchir trois grands voiles noirs pour accéder à l’écran. Il expérimente le sentiment d’être entravé par le voile. Interdite en Iran, cette œuvre rend désormais impossible le retour de l’artiste dans son pays.
L’enfermement est un thème récurrent dans l’œuvre de Parya Vatankhah. Si l’exil a préservé sa liberté de création, il ne l’a pas libérée de la sensation d’être enfermée. Dans Passage, vêtue de blanc — le deuil, l’hôpital — l’artiste lutte contre l’exiguïté de l’espace, entièrement blanc, où le corps ne peut se déployer, cherchant une position confortable introuvable… La bande sonore évoque un vide sidéral et paradoxal, qui vient accroître notre sentiment d’oppression.
Dans Circle (2016), une vidéo de 20 minutes, des images de tunnel sans fin se superposent à celles d’une femme tournant sur elle-même comme un derviche. La bande sonore, composée de cuivres graves, ajoute un sentiment d’angoisse et de désorientation.
Avec Distance (2018), l’artiste explore le cauchemar récurrent d’un escalier sans issue, des portes closes et une course désespérée. La bande sonore, rythmée par un essoufflement, renforce l’oppression de cet enfermement métaphorique. L’artiste utilise également son corps comme support dans des performances comme Mon corps est à moi, où elle écrit en persan sur sa propre peau des slogans affirmant la liberté individuelle : « Mon corps est à moi – Ton corps est à toi – Son corps est à lui. » Cette œuvre fait écho aux revendications féministes des années 1970, appelant à libérer le corps des femmes iraniennes.
Dans Fragments of Pain, Parya Vatankhah crée un paysage désertique où repose le corps d’une femme blessée, presque une momie. C’est le corps des Iraniennes meurtries par l’oppression subie. Les bandages protègent et contraignent à la fois ; des gazes ensanglantées filtrent le regard. L’objectif se concentre sur les fragments de corps, métaphore d’un pays malade. L’artiste aborde également l’injustice dans des œuvres où elle se projette avec des menottes, une pancarte indiquant « Iranienne » autour du cou, dénonçant les simulacres de procès et la purge des élites par la République islamique. Ces mises en scène montrent comment tout Iranien devient justiciable sous ce régime.
Avec Iran Résiste (2023), Parya Vatankhah honore les victimes des manifestations pour « Femme, Vie, Liberté ». Elle projette les portraits des disparus et invite le public à prononcer leurs noms et à allumer des bougies en leur mémoire. Par cette performance, l’artiste transforme la douleur en un cri collectif, engageant le spectateur dans une réflexion sur la résistance et la mémoire.
L’œuvre de Parya Vatankhah se distingue non seulement par son engagement profond, mais aussi par sa force visuelle et esthétique. Les éléments récurrents tels que le corps, utilisé comme médium central, et le visage, souvent porteur d’une intense expressivité, confèrent à son travail une dimension à la fois intime et sensible.
L’opposition entre le blanc et le rouge, omniprésente dans ses créations, renforce le contraste entre la pureté et la violence, le deuil et la résistance. Par l’utilisation ingénieuse de la lumière, des textures et des espaces immersifs, Parya Vatankhah dépasse les frontières de la représentation pour inviter le spectateur à ressentir physiquement et émotionnellement l’oppression et l’espoir. Son langage artistique, intense et chargé de symboles, fait de son œuvre une expérience visuelle et sensorielle profondément marquante.
Raphael Cuir, critique et historien d’art,